In LibriS éditions 16 Passage Courtois 75011 Paris, France tel : +0033 (0) 1 53 27 06 61

bazar

Vieil homme dans le marché à métaux de Damas en Syrie>le livre
>les photos
>le photographe
>le film

@import url(../css/contenus.css); @import url(../css/template.css)

pipe minute

illustration Pipe Minute>le livre
>extrait
>Gaspard Delanoë

l'autoportrait du chaman en érection

Livre-objet ouvert et déplié de l'Autoportrait du Chaman
>le livre
>le texte
>la fabrication

un horpe, ailleurs...

Autoportrait de Ralf Marsault
>le livre
>Ralf Marsault
>préface

clowns au cinéma


>le livre
>clowns au cinéma
>Pierre Etaix

> Il n'y a que le bazar qui reste


> entretien avec l'artiste
> site de l'artiste
> cv de l'artiste

par Victor Ede


Le mystère traverse les vaisseaux de la vie
L’atmosphère matricielle de la lune,
Sa qualité, tuera les cellules pourries
Et dans l’espace alchimique après le lever du soleil
Seule la voix
Sera absorbée par les particules de temps
Pourquoi m’arrêterais-je ?*

Au petit matin, les rideaux de fer sont encore clos. L’odeur de la veille persiste. Sur le sol, la poussière de métal. Il paraît qu’ici on fait tout, car rien ne rentre dans ce pays. On y fait tout depuis… Damas est vieille. Ses artisans, immuables. L’odeur acre et la poussière aussi.

Payram avance dans le dédale, sans repérages. Il garde pour sa photographie le délice des découvertes. Il pose sa chambre Linhoff devant une façade, au milieu d’une allée.
Le rideau est encore fermé.

Peut-être oublie-t-il qu’il est à Damas. Peut-être, la présence du bazar est plus forte que celle de l’identité. Le bazar le prend par la main vers les labyrinthes de son histoire.
Plus tard il me dira : « J’ai compris rapidement que j’étais dans un élément auquel j’appartenais ».

Il dit : élément, et non : lieu. Sorti du bazar, Payram n’appartient pas à Damas.
Il n’appartient plus à Téhéran, ville de son enfance, de son premier bazar. Alors quand Payram déambule dans le bazar, celui-ci n’appartient plus à Damas. Les artisans, les commerçants ne parlent plus Arabe. Payram n’est plus Perse, ni même oriental. Ce sont les images qui parlent le langage du souvenir, un langage organique. Payram les entend, sa Linhoff est là pour lui permettre de les fixer.

Le rideau s’ouvre. Une timide petite machine va en sortir, poussée sur des rails.
La boutique voisine, l’artisan est sur le perron, il boit le thé. Payram est invité.
La déambulation reprend. Il est observé par un vieil homme, assis près d’une boutique.
Il porte des lunettes aux verres fumés. Il suit le fil de ses prières, du bout des doigts.

Payram suit son fil au gré des façades ouvertes, entrouvertes sur le théâtre de
ses réminiscences.
L’œil du vieillard reste attentif, paisible, mais aigu. Le son du bazar commence à monter. Soudures, meuleuses, marteaux crépitent et résonnent, libèrent des nappes de sons saturés, de rythmes aléatoires et assourdissants.

Ça sonne dans le ventre avant d’atteindre la tête.

Sachant qu’il va se perdre tout à fait, Payram revient vers le vieil immobile.
Il demande la permission de le photographier. Permission accordée.
Une image de ce regard aigu, puis une image de ses pensées égrainées.

Plus tard, à Paris, je dirai à Payram :
« C’est le maître de cérémonie », et un ami Syrien ajoutera :
« Il n’a pas l’air d’être de là-bas. On dirait un Iranien ».

Qui as-tu photographié Payram ? De quel labyrinthe l’as-tu sorti ?

Tu me dis :
« Il me rappelle un vieil homme dans mon enfance. Il était mendiant.
Et, pour ne pas être tout à fait mendiant, il se tenait par terre,
derrière une petite balance. On pouvait venir le trouver pour peser quelque chose. »

Trois ans après les prises de vue, nous retournons ensemble au bazar.
Il me montre l’endroit où se tenait le vieil immobile.

Présence dans son absence.

Nous retrouvons une famille qui travaille dans le cœur du bazar, dans un sous-sol dont jaillissent des étincelles. Le cœur du bazar accueille le photographe comme un fils qui rentre au pays. Un fils à qui on ne peut pas dire grand chose mais dont les yeux sont bénis.

« Regarde ! Regarde ! Et, regarde ça !»
Rien n’a bougé.

L’atelier est géré par deux frères, leurs beaux-frères, des cousins, les enfants participent. Un balai nous précède dans l’atelier. Nos ventres s’emplissent de thé et de café, nos poumons de Gauloises Blondes syriennes.

Je vois les images de Payram –qui ont un peu grandi, ou dont la moustache a poussé- qui jaillissent joyeusement des recoins de cet enfer de feu et de métal. Ils viennent saluer celui qui est venu poser ses yeux sur eux, il y a trois ans, avec sa drôle de tête, son voile noir et son appareil antique. Ils viennent saluer celui qui a sorti un instant leur image de ce sous-sol, celui qui a su les montrer dans d’autres murs, offerts au regard de ceux qui ne sont jamais parvenus jusqu’au cœur du bazar.
Ils saluent celui qui leur a rendu honneur.

Le doyen de l’atelier a un regard enfantin, plein de tendresse. Chacun l’appelle Bin Laden, en ricanant. Il porte une barbe blanche et ne ressemble pas du tout à Bin Laden.
Nous revenons le lendemain, invités pour le déjeuné. Il a taillé sa barbe et nous offre des sucreries.

Le frère aîné s’est déplacé pour l’occasion. C’est celui qui a fait des études. Il travaille au ministère, il s’occupe des problèmes d’eau dans le pays. C’est le seul en costume, qui a de l’éducation et d’un rang social plus élevé. Il regarde pourtant ses cadets avec admiration. Il m’explique : leur arrière-grand-père avait déjà cet atelier. Avant, il ne sait pas. Porter une histoire millénaire dans des conditions impossibles lui paraît plus noble que de porter les honneurs du ministère.

Ici le travail est dur, ingrat en apparence.
Mais ces hommes sont fiers. Chacun a fabriqué sa machine.
Le monde n’a cessé de connaître des révolutions, économiques, industrielles, informatiques. Mais ici on continue de fabriquer des chauffes eau, d’étamer des casseroles. Ici, on reproduit les gestes du père, de l’arrière-grand-père. Avant, on ne sait plus.

Pourquoi m’arrêterais-je, pourquoi ?
Les oiseaux sont partis en quête d’une direction bleue
L’horizon est vertical
L’horizon est vertical, le mouvement est une fontaine
Et dans les limites de la vision
Les planètes tournoient lumineuses
Dans les hauteurs la terre accède à la répétition
Et des puits d’air
Se transforment en tunnels de liaison.*

Les coins de ciel sont rares ici. On est souvent sous terre. Les échoppes se ressemblent et se répètent. Les hommes répercutent les gestes de leurs voisins, parfois complémentaires, souvent similaires. Les hommes répercutent les gestes de leurs pères. Ils brassent le même air, peut-être la même poussière.
Payram poursuit son voyage. Il suit les rails de son travelling imaginaire. Prises de vue rigoureusement numérotées sur les petits positifs de ses polaroïds. Comme des petits cailloux qu’il aurait semés le long des tunnels. Comme s’il pouvait retrouver son chemin. Son chemin vers…

Les repères de la mesure d’un voyage ne quittent pas l’orbite du zéro
Pourquoi m’arrêterais-je ?*


Septembre 2005

Forugh Farrokhad, extraits de Tanha sedast ke mimanad-Il n’y a que la voix qui reste. Traduit du Perse par Mohammad Torabi & Yves Ros.
> dècouvrez les photos
> entretien avec l'artiste
> site de l'artiste
> cv de l'artiste