> Le texte
L'Autoportrait du Chaman en érection fait partie de ces livres qui ne tiennent pas sur une étagère.
De grand format, composé avec des techniques de reliure inspirées des livres animés, comportant seulement trois pages, il ne peut se regarder que debout, afin d'en saisir les différents plans, de pouvoir découvrir les découpes cachées, et de se tenir face-à-face aux grimaces gaufrées dans le papier.
Techniquement,
cet ouvrage met en scène des méthodes de travail traditionnelles
: le papier, fabriqué à la forme, en pur chiffon; le gaufrage,
gravure en relief dont les origines remontent à la fabrication des
premières monnaies gravées dans le bronze; le marquage à
chaud, issu des techniques de dorure à la main.
Les différentes méthodes de reliure manuelle employées
par un relieur aussi bien qualifié en restauration de livres anciens
et modernes, que dans les recherches de la reliure contemporaine. Il s'inspire
ici de livres-objets du début du siècle (les livres dit popottes
ou animés ou encore à tirettes).
Dans son contenu littéraire, Autoportrait du Chaman en érection s'inscrit dans un genre développé par le mouvement surréaliste, mais qui visiblement ne pouvait pas s'y cantonné. On peut considérer ce texte issu de la "méthode" dite de l'écriture automatique, bien qu'il ait une structure rhétorique. Mais sa volonté de "démontrer" est contredite par un aboutissement qui ne convaincra que ceux qui l'étaient depuis le début.
Si le texte et les illustrations se jouent d'un certain décalage, ils ne sont pas moins complices. Le texte a été rédigé par Gaspard Delanoë à la vue des gravures de Jean-Luc Seigneur, il ne s'agit donc pas d'illustrations dans le sens où on illustre le texte par des images, mais d'un travail de correspondance entre les deux media. La reliure est elle aussi considérée dans cet ouvrage comme un médium à part entière (on entendra aussi par reliure le travail de découpe et de "mise en page"). C'est peut-être elle qui a le sens le plus linéaire: elle donne les éléments important du texte, souligne son rythme, elle interrompt le cours de la prose pour laisser ricaner les grimaces, et les mots s'enroulent parfois autour de l'une d'entre elle comme pour lui donner la parole…
En 1979, après l'école Estienne, Jean-Luc Seigneur parvient à créer son propre atelier à Neuilly Plaisance, où il fait la joie des artisans relieur, doreur, marqueteur, en fabriquant des poinçons, fers à dorer et divers moules en bronze utiles à la restauration, mais aussi à la création. Son métier trouve plusieurs applications aujourd'hui dans le domaine des produits de luxe, comme dans des produits semi-industriels (pochette de disques, boîtes de parfum…).
Il
participe à plusieurs associations et collectifs d'artisans, tous préoccupés
par le partage des connaissances, et la sauvegarde de ces savoirs. ussi, Jean-Luc
aime à se faire plaisir. Son atelier est une vrai mine de croquis,
dessins, estampes, gravures réalisés à titre personnel.
Comme vous l'avez vu, les gaufrages du Chaman en érection naquirent
de recherches personnelles : faire des grimaces devant sa glace.
Le gaufrage est un bas relief appliqué sur différents supports comme le papier, le carton, le cuir (à l'origine le cuir de Cordoue) ou encore la toile. Le graveur qui les conçoit travaille le bronze pour en faire la matrice (ou plus simplement le moule). De cette matrice il coule une contre-partie en résine appelée poinçon. Une fois la matrice et son poinçon terminés, le graveur les assemble sous presse pour un premier essai.
La
langue est trop fourchue, elle transperce le papier pourtant très épais
(450gr).
procède donc à quelques petites retouches:
Le deuxième essai est concluant. Le relieur qui apportait des échantillons
de papier à son collaborateur admire le résultat. Le papier
apporté par le relieur est adopté. Il nous vient du Moulin du
Verger près d'Angoulême. 
C'est un vélin pur chiffon de 450 grammes fabriqué à la main par un des rares maîtres papetiers encore en activité en France. Très épais, il est néanmoins assez mou pour le gaufrage, et à la fois assez dur (car bien laminé) pour pouvoir tenir debout une fois relié, et offrir une belle surface pour le marquage à chaud.
Mais quittons donc l'atelier de Jean-Luc Seigneur pour aller voir où en est la maquette.
Il y a quelques temps, nous visitions aux puces de Clignancourt une exposition de livres à tirettes dits aussi livres animés ou encore popottes. Je crois que de voir tous ces livres pleins de petites astuces et de petits secrets allait quelque peu influencer notre relieur dans cette aventure.
Voici donc les croquis préparatoires qui donneront lieu par la suite à quelques explications:
La principale difficulté de relier un livre comportant
des illustrations sous forme de gaufrages réside dans le fait qu'ils
créent une épaisseur non négligeable, et malgré
la robustesse du papier employé, ils restent fragiles en cas d'écrasement.
Il faut donc arrivé à conserver cette épaisseur par un
écart entre les pages, même une fois le livre refermé.
Le croquis (1) représente le livre refermé venant se loger
dans un coffret ouvert en forme de 'U' dont on a conservé -pour des
raisons de ligne- uniquement les arrêtes.
'U' est fait d'une feuille de tôle pliée et soudée peinte
aux couleurs de la couverture.

L'épaisseur des arrêtes de ce coffret nous permet même (croquis (2)) d'orner la couverture -faite de toile et de papier aux couleurs chamaniques- de deux gaufrages.
Enfin,
le croquis (3) présente le livre ouvert tenu debout par sa propre structure
de pliage. Chaque rond correspond à une des figures en gaufrage, les
formes de découpe correspondant à celle vue en couverture. Le
tout n'est que papier, les gaufrages n'étant pas marouflés,
mais faisant partie même du corps du livre. Le texte est imprimé
par marquage, et se joue des figures, les contournant, ou répondant
à leur disposition par des découpes qui le mettent en retrait
pour les phrases intimistes, ou au contraire en avant dans ses moments d'éclat.
Moulin du XVIIème sièclesitué près d'Angoulême, le Moulin du Verger fabrique du papier à la main. Repris par Jacques Bréjoux il y a une trentaine d'années, il perpétue les méthodes de travail des maîtres papetiers du XVIIIème. Ses papiers sont particulièrement utilisés par des éditeurs de livres d'art, relieurs, restaurateurs…
Pour Autoportrait du Chaman… Jacques nous a préparé un papier particulièrement épais & souple pour le gaufrage, fait de pur chiffon.